La cacophonie nutritionnelle

 

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« Certains vont vous dire que c’est cancérigène, d’autres pas du tout, d’autres que c’est bon et d’autres que c’est mauvais, alors on ne sait plus. » Cette citation appartient à l’un des participants d’une étude menée par le sociologue Claude Fischler. Elle est d’une frappante actualité et aurait pu être prêtée à beaucoup de nos contemporains. Pourtant, elle est issue d’un article paru en 1993 dans la revue Communications[1].

Dans ce même article, il écrivait : « les mangeurs ont l’impression de vivre dans une « cacophonie diététique », une confusion de prescriptions et de mises en garde dans laquelle ils ne parviennent pas, ou difficilement, à se retrouver, à concevoir et exercer un sain gouvernement du corps ». C’est la première fois, en 1993, que l’expression de « cacophonie diététique » est apparue dans un article. L’idée de cette notion a pour autant germé une quinzaine d’année plus tôt.

C’est en effet en 1979 que la cacophonie nutritionnelle a été décrite pour la première fois[2]. Claude Fischler parlait alors de « gastro-anomie ». Celle-ci peut être comprise comme perte des normes alimentaires et perte de légitimité des sources de normes alimentaires. Il dressait le constat d’une montée progressive de l’étrangeté des aliments pour les mangeurs-consommateurs, corrélatif à l’industrialisation de l’alimentation, génératrice de peurs et de risques-perçus. Il notait également la progression des particularismes et revendications alimentaires (végétarisme, macrobiotique, jeûne,…). Mais surtout, il constatait l’augmentation de l’émission de préconisations et contre-indications diététiques contradictoires, par les media, l’Etat, les médecins, dans l’édition, etc… qui générait de la confusion et de l’anxiété chez le mangeur. Un peu plus tard, en 1990, dans son livre majeur L’homnivore, Fischler employa l’expression de « brouhaha diététique »[3].

En 2015, cela fait donc au moins 36 ans que nous vivons, subissons, la cacophonie nutritionnelle. Les personnes nées après 1979 n’ont donc, si les conclusions de Claude Fischler sont justes, rien connu d’autre.

La cacophonie nutritionnelle se définit donc avant tout comme la cohabitation de messages plus ou moins injonctifs contradictoires et la perte des repères permettant de différencier les sources et de discriminer parmi les messages les « vrais » des « faux ». Pour l’Institut pour la recherche en marketing de l’alimentation santé (IREMAS) cela crée une véritable dissonance cognitive[4], très bien verbalisée par le participant de l’étude de Fischler cité en introduction.

Un autre phénomène entre également en jeu, il s’agit de la médicalisation (ou « nutritionnalisation ») excessive de l’acte alimentaire. L’alimentation n’a en effet pas échappé à la médicalisation de la société décrite par le sociologue Pierre Aïach[5]. La médicalisation a pris son essor au XIXème siècle et s’est intensifiée au XXème siècle. Elle comprend une amplification des préoccupations de santé de la population, une sensibilité accrue aux symptômes, l’importance croissante de la valeur santé dans la société – importance intériorisée par les individus, et une extension du champ de compétence de la médecine à de nouveaux domaines, dont l’alimentation. Ce mouvement échappe au contrôle direct du corps médical, la société se montrant parfois plus totalitaire que lui en matière de santé.

Les media sont mentionnés, comme partie prenante de la médicalisation : l’expertise médicale est sollicitée, ou son autorité invoquée, de plus en plus souvent dans les magazines santé grand public, dans les magazines dits féminins et dans les émissions de radio ou de télévision.

La médicalisation excessive de l’alimentation donne, dans les media et dans les représentations sociales, une importance exagérée à sa fonction nutritionnelle par rapport à ses autres fonctions (sociales ou identitaires). Il s’en suit un conflit, qui alimente la dissonance cognitive, entre la nutrition aux prétentions hégémoniques et les autres fonctions impossibles à taire.

Finalement, la cacophonie nutritionnelle et la dissonance cognitive qu’elle provoque peuvent être rattachées à 3 phénomènes :

  • Anomie, incapacité à reconnaître les discours légitimes des autres et donc le « vrai » du « faux ».
  • Profusion d’injonctions contradictoires.
  • Place exagérée donnée à la santé, au médical et à la nutrition, au détriment des autres dimensions de l’alimentation.

 

La voie dangereuse sur laquelle notre alimentation et les discours qui l’accompagnent sont aujourd’hui pleinement engagés  avait été entre-aperçue dès la période après-guerre par le Pr Jean Trémolières, pionnier et fondateur de la nutrition scientifique en France, qui lançait déjà des avertissements[6]. Il parlait notamment de façon explicite de l’aspiration à une nutritionnalisation excessive de l’acte alimentaire comme d’une dérive qui aurait des conséquences néfastes et non un progrès. L’homme, disait-il, ne peut se nourrir de pilules et ne supporte pas bien un régime qui ne développe pas sa volupté et son plaisir à manger. Et il insistait sur l’importance de « l’amour » transmis par le plat de celui qui l’a préparé à celui qui le mange ainsi que sur la dimension conviviale de l’alimentation : ce qu’il faut ne pas perdre, concluait-il. Ce que nous avons, nous semble-t-il, déjà largement perdu.

[1] Fischler, C. Le complexe alimentaire moderne. Communications, n°56, 1993, pp. 207-224.

[2] Fischler, C. Gastro-nomie et gastro-anomie. Communications. La nourriture. Pour une anthropologie bioculturelle de l’alimentation, n°31, 1979, pp. 189-210.

[3] Fischler, C. L’homnivore. France : Odile Jacob, 1993, p.194

[4] IREMAS. Livre blanc, Cacophonie alimentaire et nutritionnelle, 2010. Disponible sur https://orbi.ulg.ac.be/bitstream/2268/74364/1/iremas-livre-blanc-cacophonie-alimentaire-oct2010.pdf

[5] Aïach, P. Les voies de la médicalisation. Dans Aïach, P. et Delanoë Daniel, L’ère de la médicalisation, Ecce homo sanitas. Jouve : Anthropos, 1998, pp. 15-36.

[6] Des interviews filmées sont accessibles sur le site de l’Institut national audiovisuel.