L’OMS ne recommande pas 500 mg de calcium par jour mais 1000 mg !

De nombreux media ou pseudo-nutritionnistes, souvent dans la tendance vegan, opposent aux recommandations en calcium de l’Anses et de l’EFSA celles de l’OMS.

Selon eux, l’OMS recommande 500 mg de calcium par jour, soit beaucoup moins que les 1000 mg recommandés par l’EFSA et par l’Anses. Ils y voient une preuve des effets du lobbying agro-alimentaire sur les activités scientifiques des organismes d’expertise officiels.

Malheureusement pour eux, ils ont mal lu les recommandations de l’OMS. 

En effet, sur cette page du site de l’OMS, on trouve la recommandation suivante :

« Les fractures dues à la fragilité des os touchent les personnes âgées. Une consommation suffisante de calcium (500 mg par jour ou plus) et de vitamine D dans les populations au taux élevé d’ostéoporose aide à réduire le risque de fracture, comme le font aussi l’exposition au soleil et l’activité physique qui renforcent les os et les muscles. »

Il est bien écrit « 500 mg par jour ou plus« . Et entre « 500 mg » et « 500 mg ou plus », comme vous allez le voir la différence dépasse la nuance.

La source de cette recommandation se trouve dans un rapport de l’OMS publié en 2003, chapitre 5.7.5 page 114. Il y est écrit :

« Dans les pays où l’incidence des fractures est élevée, il faut consommer entre 400 et 500 mg de calcium au minimum pour prévenir l’ostéoporose. »

Bizarrement, dans ce rapport, l’OMS descend jusqu’à 400 mg alors que ce n’est pas le cas sur son site (une incohérence qui n’a pas d’effet sur la conclusion à laquelle nous allons arriver mais qu’il est intéressant de relever).

Dans ce rapport de 2003, l’OMS indique donc bien « entre 400 et 500 mg de calcium au minimum » (quasi synonyme de « ou plus »).

L’OMS ne mentionne qu’une seule source pour justifier cette recommandation, il s’agit d’un rapport FAO/OMS publié en 2004 (il était « in press » en 2003, c’est-à-dire qu’il était déjà rédigé mais encore en cours de publication, d’où le décalage de date, qui n’est pas anormal).

Et voici ce que l’on trouve d’écrit dans ce rapport FAO/OMS de 2004 (page 72) :

« As indicated earlier and for the reasons given, the Consultation concluded that the mean apparent calcium requirement of adults in developed countries is about 520mg (13mmol) but that this is increased by insensible losses to some 840mg (21mmol) (Figure 4.3). This reasoning forms the basis of the recommended intake for adults of 1000mg (Table 4.2). »

Autrement dit, en 2004 l’OMS arrivait en réalité à des conclusions voisines de celles de l’EFSA en 2015 et de celles de l’Anses en 2016 : le besoin nutritionnel moyen en calcium est autour de 500 mg par jour pour un adulte mais pour couvrir de façon satisfaisante les besoins de la majorité de la population et prévenir l’ostéoporose, l’apport recommandé est de 1000 mg par jour !

Le titre était donc un peu racoleur. L’OMS recommande « 500 mg ou plus » de calcium, mais en creusant un peu ce qui se cache derrière le « ou plus » on retrouve rapidement la recommandation de 1000 mg de calcium, égale à celles de l’EFSA et de l’Anses. Dire que l’OMS recommande « seulement » 500 mg de calcium est donc objectivement faux, et c’est une erreur de croire que la recommandation de l’OMS puisse être opposée à celles de l’EFSA et de l’Anses.

La raison pour laquelle, l’OMS a préféré utiliser une formule du type « 500 mg ou plus » est peut-être (cela reste une hypothèse) que l’organisation s’adresse à l’ensemble de la population mondiale (ne disposant pas toujours des ressources nécessaires pour consommer 1000 mg de calcium par jour) et aurait ainsi fait le choix de communiquer sur le besoin nutritionnel moyen qui paraît atteignable par tous, tout en laissant entendre que plus de 500 mg pouvaient être bénéfiques.

 

 

 

 

 

 

 

Communiquer pour réduire la cacophonie nutritionnelle (une solution aussi utopique qu’indispensable)

Au début de cet essai, trois phénomènes ont été identifié comme cause majeure de la cacophonie nutritionnelle. Les revoici, pour rappel :

  • Anomie, incapacité à reconnaître les discours légitimes des autres et donc le « vrai » du « faux ».
  • Profusion d’injonctions contradictoires.
  • Place exagérée donnée à la santé, au médical et à la nutrition, au détriment des autres dimensions de l’alimentation.

Outre le relativisme ambiant, les deux premiers points (anomie et injonctions contradictoires) ont surtout été rattachés au fonctionnement des media, à l’activisme de la pseudo-nutrition, ainsi qu’à l’ignorance des états de la science (expertises collectives) comme norme « nutrition consolidée ».

Nous défendons que combattre ces deux points devrait passer, d’une part, par une communication des media centrée autour des résultats d’expertise collective et non autour de la (« nutrition en train de se faire » que représente les études prises isolément et, d’autre part, par un activisme anti-pseudo-nutrition que devrait mener les professionnels de santé.

Concernant le dernier point, d’une part, les autorités de santé publique et les professionnels de santé doivent apprendre à promouvoir l’équilibre alimentaire par d’autres chemins que l’information (ou l’instruction) nutritionnelle et, d’autre part, les media doivent réapprendre à parler d’alimentation et perdre le mauvais pli qu’ils ont pris de toujours instiller un peu de nutrition dans tout sujet qui traite d’alimentation.

Ceci étant posé, nous allons découper nos solutions utopiques, mais absolument nécessaires, en trois parties : comment communiquer autour de la nutrition, comment réfuter les propositions fausses de la pseudo-nutrition et comment faire mieux manger et mieux bouger la population sans parler ni de nutrition, ni de sport ?

Comment communiquer autour de la nutrition ?

Il est légitime d’informer le grand public sur un sujet qui l’intéresse, la nutrition. Toutefois, il y a des façons de faire, comme actuellement, qui conduisent au chaos et finalement à une désorientation du public tout à l’opposé de ce qu’il souhaite et de ce qu’on se proposait de lui offrir. Tandis, qu’il y aurait d’autres façons de faire qui répondraient mieux au projet initial en informant correctement le public et en lui donnant des repères.

Pour cela, nous proposons de distinguer trois publics, celui des professionnels de la nutrition, celui du grand public « amateur de science» et celui du grand public « tout-venant». Nous proposons également de distinguer deux types de message, celui qui concerne la « science en nutrition » et celui qui concerne le « conseil nutritionnel » (c’est-à-dire la mise en pratique). En fonction du public auquel on s’adresse et du type de message, différentes façons de communiquer devraient s’imposer.

La différence entre le grand public « tout-venant» et le grand public « amateur de science » réside surtout dans le temps et l’énergie qu’ils investiront dans la compréhension du sujet scientifique ou, en l’espèce, nutritionnel qui lui est présenté. Le tout-venant constitue le grand public absolu par excellence, qui ne retiendra qu’une information extrêmement simplifiée. C’est la raison pour laquelle lui présenter des résultats d’études scientifiques isolées ou, pire, des controverses ne peut que le conduire à une profonde mécompréhension du sujet.

 

Public Règle de communication en nutrition à respecter par les media et les professionnels de santé
Grand public « tout-venant » Communiquer uniquement sur la « nutrition consolidée », c’est-à-dire les résultats des expertises collectives.
Ne jamais faire état des controverses scientifiques.
Grand public « amateur de science » (catégorie dans laquelle on rangera tous les scientifiques et les professionnels de santé dont la spécialité n’est pas la nutrition) Communiquer préférentiellement sur la « nutrition consolidée » mais aussi sur la « nutrition en train de sa faire » (les résultats d’études isolées) à condition de toujours en relativiser et resituer les résultats par rapport à la « nutrition consolidée ».
Ne jamais faire état des controverses scientifiques.
Professionnels de la nutrition Indifféremment, communiquer sur la « nutrition consolidée » ou la « nutrition en train de se faire ».
Faire état des éventuelles controverses scientifiques mais de façon détaillée et tout en rappelant les consensus (la « nutrition consolidée »).

Lorsque le message relève plutôt du conseil nutritionnel, de la mise en pratique dans la vie quotidienne, quel que soit le public, le(s) conseil(s) pratique(s) devraient être délivrés en mentionnant toujours la « nutrition consolidée » qui fixe les objectifs que ces conseils poursuivent, tout en donnant des éléments de relativisation (par exemple en fonction de l’âge, de l’état de santé, de l’activité physique, des goûts, des habitudes ou du modèle alimentaire local, etc.)

Par ailleurs, un certain nombre de règles, bien établies par les sciences de la psychologie sociales, faciliteront la transmission du message[1]. Elles peuvent être rappelées ici au lecteur.

L’expert, le chercheur ou le professionnel de santé, qui porte le message (la source du message) doit :

  • faire valoir ses compétences (titres, diplômes, publications,…),
  • être transparent sur son intéressement personnel mais en le reléguant au rang de motivation secondaire, présenter des motivations altruistes,
  • susciter la sympathie (adhésion à des valeurs consensuelles, humour, sens de l’écoute,…).

Et le message doit :

  • impliquer son public (notamment en touchant son identité de consommateur, de mère, de patient, de personne soucieuse de sa santé, etc…),
  • être clair et compréhensible (en fonction du public, un effort de vulgarisation peut être absolument nécessaire).

Concernant les polémiques, les media n’en produiraient plus si (selon nos propositions utopiques) ils suivaient les règles susdites, mais les pseudo-nutritionnistes continueraient d’en produire en particulier via leurs blogs, sites et réseaux sociaux… Celles-ci risqueraient, d’une manière ou d’une autre, d’acquérir une visibilité et une popularité. Pour leur répondre, il conviendrait que professionnels de santé et media suivent les règles de réfutation exposées dans le point suivant.

Comment réfuter les propositions fausses de la pseudo-nutrition ?

Toute information fausse doit faire l’objet d’une stratégie de réfutation, sans quoi l’information erronée se répandra. En effet, nous ne pouvons faire nôtre que des idées auxquelles nous avons accès. Ne pas tenter d’investir les media et internet pour réfuter la pseudo-nutrition reviendrait à capituler devant les charlatans, pseudo-nutritionnistes et vendeurs de peur. Ce serait abandonner les patients et le public aux sirènes de la médecine postmoderne – ce qui n’est pas déontologiquement acceptable pour un professionnel de santé.

Nous pourrions reprendre les propos de Gerald Bronner dans sa conclusion de La démocratie des crédules :

« Il est temps que chaque acteur compétent, à quelque niveau qu’il se trouve, engage la bataille d’influence sur le marché cognitif en faveur de la démocratie de la connaissance et de la pensée méthodique pour faire reculer, partout, les savants d’illusion. »[2]

Ceci étant dit, il faut s’accorder sur le fait que l’exercice de la réfutation est périlleux. En s’y prenant mal on risque de contribuer à répandre l’information fausse, souvent plus séduisante et plus simple à comprendre que l’information vraie. C’est « l’effet boomerang », tel que l’ont qualifié John Cook et Stephan Lewandowsky.

John Cook, chargé de la communication sur le changement climatique du Global change institute de l’université du Queensland, et Stephan Lewandowsky, chercheur en sciences cognitives à l’université Western of Australia, ont travaillé en particulier à contrer le mouvement des climato-sceptiques et ont à cette fin publié un précis de réfutation[3] applicable à la lutte contre toute forme de denialism.

Cook et Lewandowsky posent cinq règles à respecter dans toute communication de réfutation que nous reprenons ici.

En premier, ils recommandent de centrer la réfutation sur les faits à communiquer et non sur le mythe à démentir. Ceci vise à éviter l’effet boomerang lié à la « familiarisation » du public avec l’idée à démentir. « L’idéal est d’éviter purement et simplement de mentionner le mythe lors de la correction. [Mais] il n’est pas toujours aisé de ne pas mentionner le mythe. Dans ce cas, la réfutation doit mettre l’accent sur les faits. […] Insérez […] le fait essentiel dans le titre.»[4]

En second, ils recommandent d’être simple et facile à lire. Ceci vise à éviter l’effet boomerang causé par un excès d’information. « […] Traiter de nombreux arguments demande plus d’effort qu’en traiter quelques-uns. Un mythe simple est plus attirant, d’un point de vue cognitif, qu’une correction compliquée. La solution est de fournir des données succinctes, accessibles et faciles à lire. […] Employez un langage simple, des phrases courtes, des sous-titres et des paragraphes. »[5]

En troisième, ils recommandent que de s’adresser aux indécis plutôt qu’aux personnes convaincues par les idées fausses. Ceci vise à éviter l’effet boomerang lié à la vision du monde préétablie du public. Une personne déjà convaincue par une idée fausse investira du temps et de l’énergie à trouver des arguments qui invalident la réfutation, c’est le « biais d’infirmation », pendant du « biais de confirmation ». « La probabilité de corriger une information erronée est donc plus importante lorsque les personnes sont encore indécises sur des sujets sensibles. »[6]

Ce troisième point est d’autant plus intéressant qu’il semble qu’entraîner une personne à résister à une idée l’immunise contre cette dernière [7].

En quatrième, ils recommandent de proposer une explication alternative qui comble la lacune crée par la réfutation du mythe. « Lorsque les personnes entendent une information erronée, elles construisent un modèle mental auquel le mythe d’explication. Lorsque le mythe est réfuté une lacune s’ouvre dans leur modèle mental. Confrontées à un dilemme, elles privilégient un modèle incorrect à un modèle incomplet. […] La façon la plus efficace de réduire l’effet de l’information erronée est de proposer une explication alternative des événements concernés par cette information. » On peut expliquer pourquoi le mythe est faux, en dévoilant les techniques rhétoriques de la désinformation. On peut aussi expliquer pourquoi le désinformateur diffuse le mythe. « Il a été démontré que le fait de jeter le doute sur la source de l’information erronée tend à réduire encore son influence. »[8]

Enfin, ils recommandent l’utilisation d’avertissements explicites (« attention, ne vous laissez pas berner ») et de représentations visuelles et graphiques qui aident à saisir et retenir le message.

Comment faire mieux manger et mieux bouger la population sans parler ni de nutrition, ni de sport ?

Nous venons de voir comment s’y prendre pour bien communiquer en nutrition… alors même qu’un des points essentiels de la réduction de la cacophonie nutritionnelle est justement de moins parler de nutrition ! C’est des conséquences de ce dernier point dont nous allons traiter maintenant.

A condition que les media parviennent à perdre leur habitude de toujours incorporer de la nutrition dans leurs articles qui traitent d’alimentation, la partie pourrait être jouée rapidement. Tout le monde bénéficierait à l’occasion d’informations nutritionnelles bien établies et adaptées tout en reprenant l’habitude de manger selon ses goûts, ses rituels, etc. sans se sentir en porte-à-faux avec des diktats nutritionnels erronés.

Seulement, cela ne réglerait pas la question de la santé publique. La société attend des pouvoirs publics des mesures pour aider chacun de ses individus à être en bonne santé. Et, justement, en matière d’alimentation (et d’activité physique), une erreur majeure a été commise ces dernières décennies.

La société et les pouvoirs publics ont cru, ou feint de croire, que la promotion de bons comportements alimentaires et d’activité physique reposerait sur une « instruction » du public, via des messages de santé public, un étiquetage nutritionnel savant ou des enseignements auprès de la jeunesse… S’eût été la solution si nos comportements alimentaire et d’activité physique étaient sous le seul contrôle de ce que nous savons, mais tel n’est pas le cas. Par ailleurs, tout le monde entendra bien que l’on peut tout à fait manger équilibré sans rien connaître théoriquement de l’équilibre alimentaire (ce n’est pas antinomique).

Le cognitif entre en jeu, c’est évident, mais il compose avec le biologique (faim, soif, fatigue, etc.), avec l’hédonisme (goûts, gourmandise, etc.), avec l’environnement (disponibilité des produits, distances, etc.), avec le culturel (rituels familiaux, convivialité, etc.), avec le psychologique (bonne humeur, dépression, stress, etc.), … Nous pourrions sans doute allonger la liste.

Finalement, nous supposons qu’il serait plus efficace d’agir sur l’environnement du consommateur, pour l’orienter « naturellement » vers un comportement plus sain. Concrètement, il pourrait s’agir d’agir sur :

  • l’offre alimentaire, en réduisant la diversité de l’offre en produits non bruts (plats préparés, bonbons, biscuits, desserts, etc.) et en mettant en valeur l’offre en produits bruts (par exemple en réduisant fortement les taxes dessus) ; ceci afin d’encourager à cuisiner et pour redonner au consommateur le contrôle sur ses ingrédients (notamment sel, sucre, graisses).
  • la restauration rapide, en prenant des mesures pour réduire le nombre de restaurants de chaque chaîne de restauration rapide (pour réduire la consommation de fast food en en réduisant le nombre et donc l’accessibilité),
  • les méthodes marketing, notamment en interdisant toute forme de promotion liée aux volumes (le prix au kg ou au L devrait être fixe pour que l’achat de quantités supérieures soit sans motif),
  • la publicité, en interdisant toute publicité pour des produits non bruts, qui ne se cuisinent pas,
  • l’environnement professionnel, en évitant les charges horaires excessives et en aménageant les espaces de travail pour qu’ils soient propices à l’activité physique (douches et vestiaires, walking desk, salle de sport, escaliers agréables et mis en avant par rapport aux ascenseurs,…),
  • l’environnement urbain, en réduisant la circulation automobile, au profit des voies pour vélo et piétons et des transports en commun, dont les stations devraient pour autant rester suffisamment éloignées les unes des autres pour contraindre à la marche, en remplaçant les escalators par des escaliers normaux et des ascenseurs réservés aux handicapés,
  • l’environnement culturel et social, en valorisant la pratique sportive de loisir, dans les media et dans les cursus scolaires et universitaires.

Cette liste n’a pas été suffisamment étudiée pour prétendre être définitive ou exhaustive. Elle entend surtout donner des pistes de moyens d’action efficaces sur les comportements, qui ne recourent pas à une communication inefficace voire contre-productive.

 

Ainsi, il serait possible de réduire la cacophonie nutritionnelle en parlant moins de nutrition, tout en en parlant de façon adaptée lorsque le sujet est abordé, et en conduisant des politiques de santé publique de réduction de l’obésité réellement efficaces. 

 

[1] Montmollin, G. Le changement d’attitude. Dans S. Moscovici, Psychologie sociale France: Presses Universitaires de France, 2011 (2ème édition), p.89-136.

[2] Bronner, G. La démocratie des crédules. France: Presse universitaire de France, 2013

[3] Cook, J., Lewandowsky, S. The Debunking Handbook. St. Lucia, Australia: University of
Queensland, 2011, November 5. ISBN 978-0-646-56812-6. [http://sks.to/debunk] Traduction française : http://www.skepticalscience.com/French-translation-Debunking-Handbook.html

[4] Ibid. p.2

[5] Ibid. p.3

[6] Ibid. p.4

[7] Montmollin, G. Op. cit. p. précédente, p. 118-120

[8] Cook, J., Lewandowsky, S. Op. cit.p. précédente, p.5

Solution au problème des conflits d’intérêts et de la corruption supposée de la science

billets corruption scientifiques
Nous avons toutes les raisons de continuer à faire confiance globalement aux productions de la recherche scientifique, même lorsque des « conflits d’intérêts » rentrent en ligne de compte.  Il serait souhaitable d’agir pour contrôler les conflits d’intérêts de nature financière au même titre que l’on doit rechercher la réduction de tout biais, mais en aucun cas ce ne devrait être compris comme la garantie d’une recherche plus exacte. En effet, de nombreux autres biais et des conflits d’intérêts d’une autre nature que financière existent. La focalisation de la vigilance des media, des groupes d’intérêts et des associations de consommateurs sur le seul « biais financier », montrent une certaine naïveté, procèdent du procès d’intention et créent une défiance irrationnelle.

Seulement 0,0075% de fraude

La fraude existe, mais la situation est loin justifier que l’on perde toute confiance dans les publications scientifiques. Selon les auteurs d’un article paru en 2012 dans Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), sur 100 000 articles publiés dans le domaine de la recherche biomédicale 7 à 8 sont retirés pour fraude ou suspicion de fraude dans les 2 à 4 années qui suivent leur publication[1]. C’est toujours trop, mais cela signifie un taux 0,0075% de fraude, ce qui est très insuffisant pour faire douter de l’ensemble de l’édifice scientifique.

En admettant que ces 0,0075% de fraude ne constituent que « la partie immergée » de l’iceberg, comme certains aiment l’avancer, et que la fraude réelle soit 1000 fois supérieure à la fraude répertoriée, cela signifierait alors une fraude réelle de 7,5% des publications. Cela deviendrait inquiétant, mais là encore cela serait insuffisant pour faire douter de l’édifice scientifique pris dans sa totalité. Par ailleurs, il s’agit d’un scénario fictif, mieux s’appuyer sur ce qui est sûr, c’est-à-dire 0,0075%.

Les auteurs de l’article proposent un certain nombre de réformes en vue de renforcer la rigueur de la science. Les fraudes étant encouragées selon eux par la recherche de gratifications et de financements qui ont  tendance à se concentrer exagérément sur le premier ou le meilleur au détriment de tous les autres méritants (« the winner take all » selon l’expression anglaise), ils recommandent d’identifier les mécanismes qui pourraient assurer une répartition plus juste des financements et récompenses. Parmi les solutions se trouveraient également : l’emploi plus systématique de grilles de vérification par les auteurs et les relecteurs, une instruction plus poussée en logique, probabilités et statistiques, une attention plus importante portée à l’éthique, la création d’une base centralisée d’enregistrement des écarts de conduite scientifiques, la mise au point de guides communs encadrant la rétractation d’article et le développement d’un nouveau système de gratification de la science.

La fraude est donc rare (0,0075% des publications), et, par ailleurs, la fraude est une véritable préoccupation dans le monde scientifique ; ce qui constitue un élément de rassurance. En effet, lorsque la fraude est avérée, elle ne reste pas impunie. Les sanctions et l’opprobre jetés sur les chercheurs fautifs par leurs paires exercent une pression dissuasive.

 

Les études bidons sont écartées dans les expertises collectives

Des problèmes plus structurels liés à l’organisation générale et à la conduite de la recherche semblent être plus préoccupants. Dans un article remarqué paru en 2014 dans Plos Medicine, John Ioannidis, un chercheur américain, s’alarme du décalage entre la productivité industrielle de la recherche et son faible nombre de réelles découvertes[2]. Les mauvaises habitudes et les conventions qui régissent le petit monde de la recherche, plutôt que des procédures à la fiabilité démontrée, conduiraient à une surproduction d’études de mauvaise qualité et à près de 85%[3] de recherche inutile ou fausse. De nombreuses études pourraient conclure à de « faux positifs[4] », ce qui serait lié à l’effectif insuffisant de leurs participants et donc à leur faible puissance. Les personnes qui attribuent les financements sont rarement de grands scientifiques. Le népotisme, le sexisme et un conservatisme non justifié sont probablement largement pratiqués. L’allégeance (à des personnalités ou des théories) et le biais de confirmation (au profit de présupposés théoriques non vérifiés) sont également effectifs et puissants dans la science. Les conflits d’intérêt et le manque de collaboration entre équipes de recherche sont également mentionnés.

Ioannidis s’adresse à ses pairs tout en sachant qu’ils n’ignorent pas les problèmes qu’il désigne. Il dit tout haut ce que tout le monde se dit dans l’entre soi. Son article est un petit acte de résistance contre l’habitude, les sentiments désabusés, le cynisme et l’inertie du « système ».

Ioannidis propose un certain nombre de mesures :

  • plus de collaboration entre équipes de recherche (ce qui permet de larges études multicentriques sur des échantillons de taille importante),
  • l’adoption d’une culture de la réplication (pour vérifier et confirmer les résultats obtenus par d’autres),
  • l’enregistrement et le partage des protocoles et des données brutes de chaque étude, la limitation des conflits d’intérêts et des sponsors,
  • l’utilisation de méthodes statistiques adaptées et standardisées,
  • ainsi que des critères de significativité des résultats plus stricts.

 

Remarquons que 85% de publications inutiles ou fausses (en admettant que cette évaluation soit juste) n’empêche absolument pas la recherche d’être dans son ensemble juste dans la mesure où toute méta-analyse ou expertise collective commence par un travail de sélection des études pertinentes et de bonne qualité.

En réalité, le principal scandale que Ioannidis montre, c’est que beaucoup de temps, d’énergie et d’argent sont employés à une recherche de mauvaise qualité alors même que le monde de la recherche manque de moyens.

 

Les idéologies constituent des conflits d’intérêts aussi redoutables que l’argent.

Deux chercheurs français, Laura Maxim et Gerard Arnold, se sont intéressés directement à la problématique des conflits d’intérêts[5]. Leur point de départ est le constat d’une corrélation directe dans le domaine biomédicale entre le financement d’une recherche par un industriel et la communication de résultats qui lui sont favorables. Dans le domaine du médicament, ce constat est appuyé par une abondante littérature. Dans le domaine de l’alimentation, la même corrélation est observée, Maxim et Arnold s’appuient sur une publication qu’ils commentent ainsi :

« Lesser et alii (2007) ont analysé 206 études, portant sur le lien entre le financement industriel et les conclusions des études dans le domaine de l’alimentation (boissons non alcoolisées, jus de fruits et de légumes, lait). Ces études traitaient des effets sur la santé de ces boissons en analysant soit leurs bénéfices nutritionnels (par exemple, le calcium pour renforcer la densité osseuse), soit leurs effets sur certaines maladies. Les études financées par l’industrie rapportaient des résultats qui étaient favorables au sponsor huit fois plus souvent que les études ayant d’autres sources de financement. Etant donné que dans le domaine agro-alimentaire, de très nombreuses études sont financées par l’industrie, cela représente un potentiel significatif d’introduction de biais généralisé dans la littérature scientifique. » 

Il y est aussi remarqué que les études financées par les industriels sont moins souvent publiées que les autres. Les financeurs d’une recherche peuvent parfois s’opposer à la publication de ses résultats si ceux-ci leur sont défavorables.

Si l’on ne pousse pas plus loin l’analyse, il est facile d’en tirer la conclusion implicite selon laquelle les scientifiques seraient effectivement corrompus. Et c’est bien cette idée qui domine le débat public sur internet ou dans les grands media. La révélation d’un conflit d’intérêts aboutie souvent à la disqualification des propos d’un scientifique ou des conclusions d’une étude. Il faut dire que l’expression de « conflit d’intérêts » porte en elle  cette mauvaise interprétation, qui subodore les liens d’intérêts comme nécessairement conflictuels, fait l’amalgame avec la corruption et en infère systématiquement un soupçon de fraude. Certains appellent cela le sophisme de la motivation : « parce que tu as un intérêt à dire une chose, cette chose que tu dis est fausse. »

Ce raisonnement n’est pas logique. Si vous le tenez pour juste, alors vous ne pouvez plus aller consulter tranquillement votre médecin. Son intérêt sera toujours de vous maintenir en vie mais suffisamment malade et souffrant pour que vous reveniez le voir plus souvent. Pourquoi lui faire confiance ? Ce raisonnement rejoint aussi la vision conspirationniste du monde qui interroge toujours « à qui profite le crime ?» Et conclut que, parce qu’il profite à quelqu’un, l’acte en question est un crime…

Sans parler de corruption, avec de nombreuses références en appui, Maxim et Arnold, décrivent certains mécanismes d’influence des industriels sur la recherche et les publications dans les revues scientifiques qui ont court dans le domaine du médicament mais aussi dans le domaine de l’alimentation. Certains de ces mécanismes remettent en question l’intégrité des chercheurs. Sur ces points précisément, nous ne remettons absolument pas en cause la réalité des exemples invoqués dans l’article et nous joignons totalement à tous ceux qui les dénoncent ou les combattent. En revanche, nous objectons qu’il n’est pas permis de généraliser ces cas à l’ensemble de la recherche financée par des intérêts privés pour en inférer que tous ses résultats sont faux. Ce seraient  mener un procès d’intention aux scientifiques.

Permettons-nous un détour par des considérations psychosociologiques. Dans Essais sur la théorie générale de la rationalité[6], Raymond Boudon propose une théorie des croyances et des actions humaines plus complète et convaincante que la théorie du choix rationnel qui veut que nos actions soient toujours motivées par une maximisation du gain dans notre intérêt personnel alors que« dans de nombreuses circonstances les individus sont guidés par des considérations qui n’ont rien à voir avec leurs intérêts. » Selon Raymond Boudon, « les causes de l’action d’un individu résident dans les raisons qu’il a de l’accomplir »  et ces raisons sont de trois ordres : rationalité instrumentale, rationalité cognitive et rationalité axiologique. Les scientifiques sont guidés par des raisons instrumentales (gain, notoriété ou plan de carrière par exemple), mais aussi par des raisons cognitives (« je sais que j’ai réalisé cette étude dans les règles, j’ai donc des raisons de croire dans son résultat ») ou par des raisons axiologiques (passion de la connaissance ou contrat moral tacite avec le patient par exemple).

En réalité, vous avez donc raison de faire confiance à votre médecin et vous auriez raison de faire confiance globalement aux scientifiques, parce que, comme vous et moi, ils ne sont pas guidés uniquement par leur raison instrumentale. Les médecins et les scientifiques sont des hommes comme les autres, ils ne sont donc pas plus honnêtes, mais ne sont pas plus mal honnêtes non plus.

Revenons aux mécanismes listés par Maxim et Arnold par lesquels les financeurs de la recherche exercent leur influence sur celle-ci :

  • Les industriels financent les études dont ils ont des raisons de penser que les résultats leurs seront favorables. Ici, l’intégrité des chercheurs n’est pas en cause.
  • L’étude elle-même peut être préparée pour donner un résultat favorable (choix des critères d’évaluation, établissement protocole, choix du groupe contrôle, quantité de produit testée). Ici, l’intégrité des chercheurs est en cause.
  • L’interprétation des résultats n’est pas toujours dans les données brutes et elle peut être orientée. Ici, l’intégrité des chercheurs n’est pas en cause.
  • Certaines études sont à visée purement publicitaire (construites uniquement pour servir d’argument de vente), et sont parfois rédigées par un nègre puis signée par un nom prestigieux. Là encore l’intégrité des chercheurs est en cause.
  • Les financeurs peuvent s’opposer à la publication de résultats qui leurs sont défavorables.
  • Des conférences peuvent être organisées en vue de leur publication sous forme d’acte de colloque. La relecture par les pairs avant acceptation est souvent plus laxiste que lorsqu’il s’agit d’une étude.

 

Tous ces mécanismes expliquent très bien la forte corrélation entre le financement d’une étude et ses conclusions favorables au financeur. Pour autant, ils ne constituent pas des fraudes et les résultats publiés ne sont pas nécessairement faux. Ce n’est pas un biais supérieur au fameux « biais fondamental de publication », selon lequel, indépendamment de l’origine de leurs financements, les études qui donnent des résultats positifs sont plus souvent publiées que celles qui donnent des résultats négatifs. 

De plus, dans leurs recherches bibliographiques, les chercheurs, dès lors qu’ils s’astreignent à un travail critique et appliqué, discriminent sans difficulté les études peu fiables aux protocoles biaisés ou aux interprétations arrangeantes des autres.

La lecture critique et la sélection des études valables est justement le premier travail auquel ils s’appliquent lorsqu’ils commencent une revue de la littérature ou une méta-analyse ou un travail d’expertise collective. Ils rassemblent le maximum d’études pertinentes possibles puis en éliminent toutes celles qui, pour cause de faible échantillon ou de protocoles mal détaillés par exemple, leurs semblent de faible qualité. Ce n’est pas toujours le cas, mais parfois cela laisse de côté beaucoup de déchets. Finalement, la revue de la littérature, la méta-analyse ou le rapport d’expertise ne s’appuie que sur les études de qualité satisfaisante.

Maxim et Arnold proposent plusieurs mesures pour limiter les conflits d’intérêt financiers ou leurs effets :

  • La transparence des experts sur leurs conflits d’intérêts, et l’exclusion des groupes de travail de ceux qui auraient des conflits d’intérêts significatifs
  • Le rééquilibrage de la balance entre financements publics et privés de la recherche et le contrôle public d’une partie de l’utilisation des financements privés
  • L’amélioration de l’expertise, avec l’utilisation par exemple de grilles d’analyse plus fines
  • La transparence financière des revues scientifiques elles-mêmes

 

A ce niveau, il est important de remarquer que, excepté peut-être le financement lui-même, les mécanismes utilisés pour biaiser la recherche et les études ne sont pas le propre des industriels. Les chercheurs sont aussi motivés par des raisons axiologiques ou cognitives susceptibles de biaiser leur recherche (idéologie, engagement politique, spiritualité, dogmatisme scientifique,…). L’indépendance financière est loin d’être un gage de fiabilité. Cela, les critiques de la science et les media ont tendance à l’oublier, discréditant facilement des experts compétents et fiables bien qu’ils collaborent avec le secteur agro-industriel, au profit de pseudo-experts idéologues ou charlatans selon les cas.

Comme l’écrit Ambroise Martin :

« Les intérêts les plus souvent mis en cause, et pratiquement les seuls étudiés sur le plan scientifique, sont des intérêts financiers ou matériels, alors que beaucoup d’autres facteurs peuvent influencer un jugement, qu’ils soient de nature psychologique, philosophique, religieuse, politique, sociale ou culturelle »[7].

Pour le professeur Philippe Legrand la focalisation des débats sur les liens d’intérêts et la confusion avec la notion de conflit d’intérêts, voire de corruption, mettent les experts dans une situation de double contrainte[8]. D’un côté, les liens d’intérêts sont pourchassés et peuvent interdire la participation à des groupes de travail à des experts compétents, d’un autre il est impensable que l’agro-industrie ne recourt pas aux experts pour assurer la qualité de ses produits, innover, etc… et les tutelles de la recherche, c’est-à-dire l’Etat, invitent toujours plus les chercheurs à obtenir des contrats industriels. Mais les fonds ainsi obtenus financent le matériel de laboratoire et les bourses des doctorants, ils intéressent les laboratoires mais n’enrichissent pas personnellement les chercheurs.

 

Prudence dans les études et l’opinion isolée des chercheurs et confiance dans les expertises collectives

Finalement, alors que la critique de la recherche dans le domaine biomédical et de la nutrition risquait de nous renvoyer à Thomas Kuhn et Bruno Latour si nous n’étions pas vigilants, elle nous renvoie plutôt à la bonne compréhension de la démarche scientifique et de ses implications. Lors des conférences de consensus ou des procédures d’expertise collective, en plus de la sélection des études valables, les chercheurs exercent les uns sur les autres un contrôle (cf. l’exemple du comité Dormont) qui limite les biais liés à leurs compétences limitées, à leurs conflits d’intérêts,  leurs idéologies ou leurs dogmatismes scientifiques.

Les défauts structurels de la recherche, liés ou non à ses sources de financement, nous poussent surtout à fonder préférentiellement notre connaissance en nutrition sur les rapports d’expertise collective plutôt que sur l’opinion d’un chercheur ou les conclusions d’études prises isolément, ainsi qu’à lire attentivement les études que nous consultons sans nous contenter de leurs conclusions, de leurs résumés, ou des déclarations d’indépendance ou d’intérêts de leurs auteurs, qui ne nous apprennent rien sur la qualité de leur travail.

 

Et lorsque l’on ne peut pas s’appuyer sur une expertise collective ?

Dans ce cas, si on ne peut se contenter de « suspendre son jugement »… par pragmatisme il convient de se ranger, avec quelques réserves, du côté de la parole de l’expert qui vaudra toujours plus que celle des faiseurs d’opinions, charlatans, pseudo-experts, etc., voir la définition dans cet article.  

 

[1] Ferric C. Fang, R. Grant Steen et Arturo Casadevall. Misconduct accounts for the majority of retracted scientific publications, PNAS, 2012, n°109(42): 17028-17033. doi/10.1073/pnas.1212247109 Disponible ici : http://www.pnas.org/content/109/42/17028.full.pdf

[2] Ioannidis JPA (2014) How to Make More Published Research True. PLoS Med 11(10): e1001747. doi: 10.1371/journal.pmed.1001747

[3] Nous émettons des réserves sur l’exactitude de ce chiffre que nous n’avons pas vérifié.

[4] Un essai clinique conclut à un faux positif lorsqu’il semble montrer l’efficacité d’un traitement alors qu’en réalité celui-ci n’en a pas. Le résultat statistiquement significatif est en fait lié au hasard (ou à d’autres facteurs). Le faux positif peut être dû à un échantillon trop réduit.

[5] Maxim Laura et Arnold Gérard. Comment les conflits d’intérêts peuvent influencer la recherche et l’expertise, Hermès, n°64, Paris, CNRS Éditions, p. 48-59, doi : 10.4267/2042/48381

[6] Boudon Raymond. Essais sur la théorie générale de la rationalité, France : Presses universitaires de France, 2007, 350 pages.

[7] Martin Ambroise, J.-P. P. La controverse scientifique. Lettre scientifique(1) Fond Français pour l’alimentation, 2011.

[8] Legrand Philippe. Coup de pied dans le plat, Rodessa, Marabout, 2015, p.231-234.

Des études scientifiques aux expertises collectives

kinopoisk.ru

 

Dans la science en nutrition nous pouvons distinguer la « science en train de se faire » et la « science consolidée ». La science en train de se faire correspond à l’univers des études scientifiques et des opinions des chercheurs. La science établie correspond, elle, à l’univers des états de la science, conférences de consensus et expertises menées collectivement par la communauté des chercheurs. Dans la réalité, la limite entre les deux n’est sûrement pas aussi tranchée que cette présentation peut le laisser entendre, d’autant qu’il n’y a pas pour chaque question en nutrition une réponse apportée par un état de la science. Mais la distinction entre les deux est importante pour comprendre pourquoi bien que, sur certaines questions, les études prises isolément puissent se contredirent, la nutrition prise dans sa totalité puisse énoncer des « vérités » à un instant t et ne pas souffrir de controverse (du moins pas telles qu’elles sont présentées dans les media).

En effet, il n’y a pas de sens à considérer les études scientifiques (la « science en train de se faire ») isolément. Chaque étude s’ajoute à toutes celles qui ont été produites antérieurement. Et chaque nouveau résultat doit être considéré au regard de « la science consolidée ». Cette remise en perspective de la nouveauté avec l’ensemble des connaissances est opérée de façon naturelle et automatique chez les chercheurs et les professionnels de santé. Mais on ne peut pas en attendre autant d’un grand public non averti, pour lequel un effort et une médiation sont nécessaires. C’est pourquoi, les media doivent apprendre à faire ce travail pour leur audience, de toujours replacer les nouveautés scientifiques sous l’éclairage et dans la perspective de « la science consolidée ». C’est la seule façon d’éviter l’impression fausse de contradictions irréductibles qui conduit à la dissonance cognitive et à une anxiété de l’individu vis-à-vis de son alimentation.

Il est maintenant nécessaire de décrire les principes fondamentaux de fonctionnement des études scientifiques en nutrition. Nous ne parlerons pas ici des études in-vitro ou sur l’animal. Elles sont essentielles pour avancer dans la compréhension de la biologie cellulaire ou de la physiologie, notamment quand, pour des raisons éthiques, il est impossible de procéder à des études sur l’homme. Mais seuls les études et les essais sur l’homme sont décisifs pour réellement dépasser le stade de l’hypothèse, de la conviction ou de la forte probabilité.

D’ailleurs, toutes les affirmations basées uniquement sur la connaissance de la physiologie, de la biochimie ou de la cellule sont à considérer comme de simples hypothèses tant qu’elles n’ont pas été vérifiées par des études sur l’homme. Et pour citer un anonyme :

« Des hypothèses, il est facile d’en avoir, tout le monde peut en avoir sur tout. Ce qui compte ce sont les hypothèses validées. »

Les études en nutrition1 empruntent leur méthodologie à celles des essais thérapeutiques pour les médicaments, avec quelques limitent imposées par l’éthique lorsqu’elles portent sur des sujets humains et par l’objet d’étude lui-même : un comportement quotidien difficile à objectiver dans toutes ses dimensions et pour lequel il est impossible pratiquement de réaliser un placebo.

Les trois grands types d’études auxquelles une forte valeur est accordée en nutrition sont les études de cohorte, les essais contrôlés randomisés (parfois en simple insu) et les méta-analyses (qui réalisent une « synthèse » soit de plusieurs études de cohorte soit de plusieurs essais contrôlés randomisés). Il en existe trois autres de valeur moindre, les études de cas, les études transversales et les études cas-témoins.

Les études de cas correspondent à la présentation par un professionnel ou une équipe d’un « cas patient », ou de quelques cas. Le plus souvent il s’agit de la description de la prise en charge et de l’évolution de la pathologie. Il est impossible de généraliser ces observations. La valeur de ce type d’étude est proche de celle d’un simple témoignage, c’est-à-dire nulle. Lorsqu’il s’agit d’un cas inhabituel, cela peut conduire à des hypothèses nouvelles qui devront être testées. Souvent, il peut s’agir d’exemples de la mise en pratique du savoir médical sur un patient ou un groupe de patients par un professeur ou un service reconnu.

Les études transversales sont des photographies à un instant t de l’état de santé d’une population. Cela permet éventuellement des corrélations entre des habitudes de vie et la fréquence d’une pathologie. Mais comme chacun sait : « corrélation n’est pas causalité ».

Les études cas-témoin sont des études rétrospectives dans lesquelles on compare l’exposition à des facteurs de risque d’un groupe de participants sains (le groupe contrôle) à un groupe de participants malades en les interrogeant sur leur mode de vie passé, plusieurs années avant l’étude. Ce type d’étude se heurte en particulier au « biais de mémorisation ». On ne peut leur accorder qu’une faible valeur. En effet, interroger une personne sur ses habitudes alimentaires en remontant des années en avant conduit inévitablement à des approximations et des erreurs colossales.

Les études de cohorte prospectives et longitudinales sont des études dans lesquelles on suit pendant des années, parfois plusieurs décennies, un large groupe de population, en interrogeant à intervalle régulier les participants sur leur mode de vie ainsi qu’en recueillant leurs données de santé. Dans la population étudiée se détache un groupe qui déclare une pathologie ou dont des paramètres biologiques considérés comme des facteurs de risque apparaissent. Le mode de vie de ce groupe peut alors être comparé à celui du reste de la population (qui devient le groupe de contrôle) et des relations peuvent être établies entre, par exemple, une consommation faible ou importante de tel ou tel aliment pendant de nombreuses années et l’apparition d’une maladie.

Les études transversales, cas-témoin et de cohorte sont des études d’observation. On considère qu’aucune relation de cause en effet ne peut en être déduite.

Les essais contrôlés randomisés sont des études dans lesquelles ont teste sur un groupe de population de quelques dizaines d’individus au plus l’effet d’une mesure alimentaire imposée (par exemple le saut d’un repas, ou la consommation quantifiée d’un aliment à un moment de la journée, ou la substitution d’un aliment par un autre…) en comparant le groupe dit d’intervention à un groupe contrôle, identique toutes choses par ailleurs, qui ne modifie rien à ses habitudes ou remplace l’intervention par un placebo lorsque c’est possible. La randomisation consiste à attribuer au hasard chaque participant à un groupe ou à un autre de façon à éviter le biais de sélection.

Les essais contrôlés sont des études dites d’intervention. On considère qu’elles permettent d’établir des relations de cause à effet.

Malgré tout, en nutrition on est souvent contraint de se contenter d’études de cohortes. En effet, il est souvent impossible de réaliser des essais contrôlés pour des raisons pratiques ou éthiques, par exemple pour tester sur le très long terme et sur une large population la relation entre un mode alimentaire et la survenue d’un événement grave comme un accident vasculaire cérébral ou un cancer.

Il est normal que les études, mêmes bien conduites, donnent parfois des résultats hétérogènes, voire contradictoires. C’est pourquoi il est nécessaire de réaliser des revues de la littérature, des méta-analyses et des expertises collectives. Les revues de la littérature et les méta-analyses opèrent, d’une certaine façon, la synthèse de plusieurs études, ce qui permet d’en tirer une conclusion générale.

Les méta-analyses permettent de synthétiser, selon une méthodologie rigoureuse et grâce à des outils statistiques, les conclusions de plusieurs études de même nature (par exemple études de cohorte ou essais randomisés) et répondant à une même question.

Les revues de la littérature sont des articles dans lesquelles un chercheur ou un groupe de chercheur passe en revue, comme son nom l’indique, un pan de littérature scientifique consacré à un thème. Elles constituent en quelques sortes des états de la science mais d’une valeur moindre que ceux issues d’une procédure d’expertise collective parce qu’elle n’engage qu’un chercheur ou une équipe réduite.

Ces études n’ont rien d’abstrait, comme le profane peut parfois en avoir l’impression. Elles ne se déroulent pas directement sous nos yeux, comme lorsque l’on voit un ami ou un voisin se sentir mieux après un traitement, et paraissent bien éloignées de notre réalité en comparaison d’un témoignage. Pour autant, elles concernent un matériau on ne peut plus concret : des êtres humains. Et les observations qui sont faites dans les études scientifiques sont bien plus fiables et objectives que celles sur lesquelles nous nous basons dans la vie quotidienne. Elles constituent donc une approche de la réalité plus fiable que les témoignages.

Les rapports d’expertise collective ou les consensus ne sont pas des études mais des états de l’art à un instant t réalisés collectivement par un comité d’expert, sur la base de l’ensemble de la littérature scientifique. Les expertises collectives fournissent les conclusions les plus complètes, sûres et fiables, ce que nous avons proposé d’appeler « la science consolidée ». En médecine et en nutrition, on accorde à leurs conclusions le meilleur niveau de preuve, elles représentent la norme en nutrition. Les expertises collectives sont menées par des sociétés savantes ou des organismes d’expertise (EFSA, ANSES, INCa, WCRF, National Institute for Health,…).

Une définition et une description plus poussées de ces procédures d’expertise sont nécessaires. L’expertise se distingue de l’opinion. Yves Brechet, chaire d’innovation technologique Lilliane Bettencourt du Collège de France, l’exprime ainsi dans une conférence donnée en 20132 :

« Une opinion on peut la donner tout de suite, une expertise cela nécessite du temps pour la construire. Que nos concitoyens soient conscients de la différence entre une opinion que l’on peut donner dans le quart d’heure qui suit ou les cinq minutes qui suivent la question et un avis qui demande à être instruit, je pense que c’est absolument essentiel. Il faut déjà faire cette distinction-là. Un avis d’expert n’est pas une opinion comme les autres. Ça n’est pas une opinion, c’est justement quelque chose de plus. Une expertise c’est quelque chose qui nécessite l’exploration de tous les aspects du problème, de s’appuyer sur la communauté qui créer la connaissance sur laquelle on va s’appuyer… tous ces aspects-là doivent être pris en compte. »

Concernant l’expertise collective, c’est probablement la définition qu’en donne l’Anses qui est la plus claire3:

« l’expertise collective peut se définir comme une expertise, répondant à des exigences précises en matière de compétence scientifique et d’impartialité, réalisée selon une organisation permettant de sélectionner et de réunir plusieurs experts autour d’une même question, d’entendre toutes les opinions et thèses contradictoires, concordantes ou consensuelles qu’ils expriment, afin de fournir une interprétation, un avis ou une recommandation à partir d’une démonstration et d’un jugement issus de la considération de l’ensemble des débats.

L’expertise collective est une modalité à privilégier dès lors qu’il est important d’apporter de meilleures garanties quant à :

  • la complétude des données ou de l’état des connaissances existant sur la question posée,
  • la présence de multiples disciplines différentes et complémentaires,
  • la confrontation de différentes opinions, thèses ou écoles de pensées,
  • l’expression et l’argumentation d’éventuelles opinions divergentes,
  • l’indépendance de l’avis.

Cette modalité, inscrite dans les textes fondateurs des agences d’expertise, vise à assurer une validité optimale du résultat. »

Une étude scientifique isolée, même de bonne qualité, ne suffit pas à remettre en cause les conclusions d’un rapport d’expertise. La portée des résultats de toutes les études postérieures à un consensus doit être relativisée et considérée en regard des conclusions du consensus.

Ce n’est que s’il apparaît un faisceau d’études qui aboutissent à des conclusions de nature à moduler un consensus, ou si une découverte majeure sape les fondements d’un consensus, qu’une nouvelle démarche d’expertise collective devient nécessaire et aboutira, si elle est menée, à une évolution des conclusions comparées à celles du précédent consensus.

La figure du chercheur de génie qui travaille dans l’isolement le plus complet appartient aujourd’hui à un imaginaire poétique, les contraintes de la réalité et la rigueur méthodologique font de la recherche une entreprise collective. Dans le cas d’un travail conduit dans l’isolement, le solipsisme méthodologique laisse tous les biais liés à la subjectivité de chacun jouer librement (à commencer par l’impossibilité de balayer seul toute la littérature scientifique et la connaissance).

Niveaux de preuve en nutrition4

(1 niveau le plus élevé, 7 niveau le plus faible)

  1. Conclusions de rapports d’expertise collective ou conférence de consensus (« Science consolidée », cadre de référence irréfutable pour le professionnel de santé, représente la norme en nutrition)
  1. Méta-analyse (synthèse d’autres études) et Revue de la littérature
  1. Essai contrôlé randomisé en double aveugle (« gold standard »), mais généralement en nutrition le double aveugle est impossible (étude d’intervention qui permet d’établir une relation causale)
  1. Etudes longitudinales prospectives de cohorte (études d’observation)
  1. Etudes rétrospectives cas-témoins (études d’observation)
  1. Etudes transversales (études d’observation)
  1. Etudes de cas (ou cas patient)

Grâce aux sociologues Céline Granjou et Marc Barbier il est possible de pénétrer dans le fonctionnement intime de la démarche d’expertise collective5. En France et en Europe, le comité Dormont a servi de modèle pour la création de l’AFSSA (ancien Anses) et de l’EFSA. Céline Granjou et Marc Barbieront ont retracé une partie de son histoire et recueillis des témoignages précieux relatifs à son fonctionnement. Le Comité Dormont fut mis en place dans les années 1990 pour répondre à l’impératif de l’élaboration d’une expertise scientifique indépendante au moment de la « crise de la vache folle ». Pas moins de 46 personnes distinctes sont intervenues dans les réunions tenues par ce comité6.

« Plusieurs experts soulignent l’élargissement du champ de vision qu’a permis le comité, et notamment la prise en compte de questions qui ne seraient pas apparues dans la logique disciplinaires ordinaires. Un expert vétérinaire cite l’exemple du passage de l’ESB au mouton, problème auquel il ne s’était jamais intéressé directement avant que les événements de la crise ne permettent de l’aborder explicitement : «  On se rend compte qu’il y a beaucoup de choses vis-à-vis desquelles on reste complètement aveugles », déclare-t-il, précisant que le comité permet « une vision d’ensemble qu’on ne peut certainement pas avoir si on reste dans son laboratoire où on va développer ses thématiques en fonction des publications. »7

Les deux sociologues relèvent et notent l’intérêt de la complémentarité des approches dans ce comité entre sciences fondamentales, médecine clinique et services vétérinaires notamment. Ils proposent aussi la notion de « super-expert » pour qualifier ceux qui sur un point donné de la problématique ont une compétence supérieure reconnue par leur pairs, qui vont avoir tendance à donc s’appuyer sur eux8. « Mais […] l’intervention des non-spécialistes [càd les experts non super-expert] obligent à reconsidérer le discours spécialiste et à se montrer plus exigent sur le raisonnement, sur sa formulation ou même sur les preuves et hypothèses sur lesquelles il repose : En posant ces questions-là, on obligeait les experts « super-experts », à reclarifier des positions qui semblaient acquises. […] C’est du domaine de l’expertise aussi de regarder si la base est solide et dans quelle mesure on n’est pas, finalement, un peu perverti par des connaissances : « On m’a dit que » »9.

Bien entendu, il n’est pas possible de garantir que le fonctionnement de chaque comité d’expert soit aussi efficace que celui du comité Dormont. Mais il représente un cas historique et exemplaire qui montre qu’un comité d’expert peut fonctionner même lorsque des intérêts économiques considérables sont en jeu. Il permet également d’illustrer par quels mécanismes la procédure d’expertise collective garantie les conclusions les plus justes et les plus fiables.

1 Pour une présentation rapide des études et des niveaux de preuve, on peut se référer au site consacré à l’evidence based medicine de Lièges : http://www.ebm.lib.ulg.ac.be/prostate/typ_etud.htm#preuve ou à ces pages de l’université Lyon 1 : http://www.spc.univ-lyon1.fr/polycop/index.htm

3 Anses. (2012). Principes fondamentaux et points clés de l’expertise collective à l’Anses. 15 pages.

4HAS, niveau de preuve et gradation des recommandations, 2003, 92 pages

5 Granjou, C., & Barbier, M. Métamorphoses de l’expertise. France: Quae, 2010, 304 pages.

6 Ibid. p.99

7 Ibid. p.103

8 Ibid. p.106

9 Ibid. p.114-115

Les media relaient l’accusation erronée selon laquelle les yaourts feraient grossir

Le yaourt et les laits fermentés en général sont des aliments tout à faits intéressants d’un point de vue nutritionnel, au même titre que tous les autres. Dans cet exemple de désinformation, nous allons voir comment les media ont pu accuser sans raison les ferments des yaourts de faire grossir.

En 2005, le Pr Raoult signait un article1 publié dans la revue British Poultry Science selon lequel l’administration d’une seule dose d’un microorganisme (Lactobacillus fermentum ou Lactobacillus spp.) à un poussin améliorait sa prise de poids et sa propension à transformer son alimentation en chaire. Dans la conclusion de cette étude on pouvait lire :

yaourt grossir 1

En admettant que l’étude ait été bien conduite et les résultats incontestables, une seule dose d’un microorganisme précis aurait montré un effet probiotique sur des poussins, augmentant leur prise de poids au cours de leur croissance. Il est bien question de « poids », masse musculaire et os inclus. A aucun moment il n’est question d’adiposité ou d’obésité. Les poussins auraient donc profité d’un effet probiotique qui, pour une raison non élucidée, leur aurait permis une meilleure croissance. L’emploi du conditionnel est de rigueur, car, de l’avis de tous les spécialistes de la flore intestinale rencontrés, il est très surprenant qu’un effet probiotique ait été obtenu avec une seule prise plutôt qu’avec plusieurs prises répétées dans la durée.

Ce premier article passait inaperçu mais en 2009, le Pr Raoul signait un éditorial dans la prestigieuse revue Nature dans lequel il laissait entendre que les probiotiques pourraient avoir un effet obésogène chez l’humain2. Il s’agissait bien d’un éditorial, donc d’une opinion, et il s’appuyait sur seulement quatre références dont aucune n’a testé l’hypothèse d’un lien entre la consommation d’un ferment probiotique et le risque d’obésité.

Dans cet article, le Pr Raoult constatait l’utilisation fréquente dans les élevages de probiotiques pour améliorer la « prise de poids » des animaux en croissance. Partant de là, il disait craindre un possible effet obésogène (prise de « poids ») des probiotiques chez l’homme. Ce faisant, il jouait sur les mots, en parlant du poids des animaux et du surpoids des hommes, pour passer avec beaucoup de légèreté du constat d’une pratique empirique connue et sans rapport avec « l’obésité » dans l’élevage à une inquiétude purement conjecturale chez l’homme.

Il franchissait la barrière des espèces entre les poulets, les porcs et l’homme, il oubliait que les probiotiques ont des effets souche et dose dépendant et qu’on ne peut généraliser les propriétés spécifiques de certains à des genres ou à des groupes entiers, il négligeait la différence entre un jeune animal en croissance et un homme adulte, il ignorait la différence entre la mesure du poids total et celles de la masse grasse ou bien de l’indice de masse corporelle (qui n’a de sens que chez l’homme).

Cet éditoral était remarqué par le Canard enchaîné qui, avec son sens de la formule, titra une brève : Porc de yaourt. Il y laissait entendre que les microorganismes présents dans les yaourts pourraient favoriser l’obésité. La plus célèbre marque de yaourt au monde y était pointée du doigt. Paru en août 2009, ce premier article du Canard enchaîné fut peu remarqué. Mais il récidiva à une période plus propice avec un deuxième article en mars 2012 qui titrait : Le yaourt fait-il grossir ?

 yaourt grossir 2

yaourt grossir 3

Cette fois-ci, dans la presse et sur internet, une avalanche d’articles reprenant le Canard enchaîné paru en l’espace de quelques jours. Les media tenaient une histoire parfaite, un scandale. Un produit consommé par tous et plutôt apprécié, le yaourt, mais fabriqué par de « méchants » industriels, était démasqué par un grand chercheur français et se révélait être une des causes de l’épidémie mondiale d’obésité… et du « poids », l’ennemi numéro un des magazines féminins après les rides.

Voici une image trompeuse qui circulait sur le net :

yaourt grossir 4

Il s’agit probablement, à droite, d’un individu qui n’a pas achevé sa croissance comparé, à gauche, à un individu adulte. Mais associée à une alerte sur le prétendu effet obésogène des yaourts, cette image laisse croire à l’internaute qu’elle lui montre le résultat terrifiant de l’expérience de Raoult, des poulets dont le poids aurait été, à vue d’oeil, multiplié par trois ou quatre par une seule consommation de probiotiques.

Mais, si les journalistes avaient été compétents, ne s’étaient pas empressés et avaient pris le temps de vérifier et contrôler leurs informations ou n’avaient pas succombé à l’euphorie dont ils étaient saisis et qui les aveuglaient quand ils croyaient révéler un scandale… à ces conditions il se seraient rendus compte que :

  • un virologue même éminent ne fait pas autorité en matière de probiotiques et de flore intestinale,
  • aucune étude n’a jamais laissé supposer qu’un probiotique pouvait rendre obèse les poussins ou les poulets, et encore moins les hommes (une prise de poids n’impliquant pas une augmentation du taux de masse grasse),
  • les ferments présents dans le yaourt n’étaient pas du tout les mêmes que ceux utilisés dans les élevages de poulets ou de porcs,
  • l’Association internationale pour les prébiotiques et les probiotiques avaient dès 2009 publié une critique et un démenti de l’éditorial du Pr Raoult3 !

L’Association internationale pour les prébiotiques et les probiotique notaient que :

  • le gain de poids supérieur enregistré chez les animaux consommant des probiotiques montrait une meilleure croissance liée à une moindre sensibilité aux troubles digestifs (infections et diarrhées), sans rapport avec une accumulation de graisse,
  • aucune étude chez l’homme ne suggère que la consommation de probiotiques puissent entraîner une prise de poids,
  • le Pr Raoult confond pro- et prébiotique, reste vague lorsqu’il s’agit d’identifier les souches de ferment dont il traite et se trompe lorsqu’il classe le genre Bifidobacterium dans les Firmicutes, alors qu’ils appartiennent à la famille Actinobacteria.

Nous pouvons donc continuer à manger du yaourt tranquillement. En revanche, pour ce qui est de faire confiance au traitement réservé à la nutrition par les media …

 

1Khan M., Raoult D., Richet H. Et col. Growth-promoting effects of single dose intragastrically administrated probiotics in chicken. British Poultry Science. 2007. 48(6): 732-735.

2Roualt D. Probiotics and obesity : a link ? Nature. 2009. 7: 616.

3 http://www.isapp.net/Portals/0/docs/News/obesity_and_probiotics_isapp_response_to_raoult.pdf

L’avènement de la médecine scientifique

centaure

L’anomie étant au fondement de la cacophonie, s’organiser pour entrer en résistance nécessite dans un premier temps de retrouver ce qui fait norme en nutrition. Celle-ci est représentée par la « science consolidée » en nutrition, c’est-à-dire les conclusions des expertises collectives ou des conférences de consensus menées par les organismes d’expertise (EFSA, Anses, HAS, WCRF, INCa,…) et les sociétés savantes (ASN, SFN, ACMS, SFNS, SFGE, NSFA, ESC, SFC,…). Et, à défaut seulement de résultat d’expertise collective, la norme peut être recherchée, avec quelques réserves, dans des éléments solides qui appartiennent plutôt à la « science en train de se faire », les résultats de certaines publications (revues de la littérature ou méta-analyses, essais contrôlés randomisés ou études de cohorte de qualité) ou les communications d’expert dans les congrès de nutrition.

Pour bien comprendre pourquoi cette nutrition « scientifique » est, en raison, préférable à la pseudo-nutrition basée sur des arguments non scientifiques (« bon sens », expériences personnelles ou témoignages, etc…), il faut comprendre que «  la vraie différence entre la médecine basée sur les preuves [,ou en l’espèce la nutrition,] et les médecines non conventionnelles ne résulte pas du fait que l’une serait « dure », « chimique » ou « scientiste », alors que les autres seraient « douces », « naturelle » et « ancestrales ». Elle résulte simplement du fait que l’une est validée (qu’elle produit des effets spécifiques réels et mesurables) et que les autres ne le sont pas (on n’a jamais mis en évidence des effets spécifiques) »1. La science utilise en fait largement le même principe épistémique que le sens commun, à savoir l’observation, mais elle met en place des dispositifs expérimentaux qui permettent d’éviter le plus possible les biais et la subjectivité.

Mais cette médecine des preuves est récente et n’a pas toujours était de soi. Nous reprenons ici un extrait de l’introduction de Gilles Bouvenot à son manuelle d’introduction aux essais cliniques2 : « Les déterminants de nos pratiques médicales […] n’ont pas toujours été fondés sur la force de l’évidence […] et l’exercice de notre esprit critique. Loin s’en faut ! Jusqu’aux années soixante, nombre d’interventions thérapeutiques n’avaient encore pour seule justification, si l’on peut dire, que la force de la routine, l’attachement crédule à des traditions, ou la généralisation à partir de quelques exemples occasionnels et anecdotiques abusivement appelés expérience professionnelle. Comme si la raison était asservie à toute la palette des illusions possibles. On se fiait aussi beaucoup à l’autorité d’un maître ou d’un leader d’opinion censé véhiculer les connaissances les plus fiables, ou à des simples raisonnements physiopathologiques. En bref, nos pratiques médicales ressortissaient davantage au domaine de l’opinion, pour ne pas dire de l’engouement, que du fait réellement démontré. » « C’est le mérite de la médecine factuelle de ne vouloir fonder les pratiques médicales que sur l’objectivité et l’exercice de l’esprit critique, attitude particulièrement exigeante dans le contrôle rationnel et expérimental de la validité de toute allégation. »

Dans un bref détour historique, nous allons donc saisir le moment d’apparition de certains des éléments méthodologiques clefs des essais thérapeutiques d’aujourd’hui. Cela conduira à constater aussi que l’histoire de la médecine est un long mouvement pour assurer la qualité des observations, dans la recherche de causalités solides, et pour lutter contre les biais et la subjectivité des médecins ou chercheurs. Et la pseudo-nutrition basée sur des arguments non scientifiques propose en fait d’une certaine façon un retour à une médecine antérieure à la médecine scientifique, un retour aux méthodes de l’antiquité, du moyen-âge ou de la renaissance…

D’après Jean-Charles Sournia3, historien, les médecines de l’antiquité (babylonienne, égyptienne, grecque et romaine), qui marqueront pendant plus de vingt siècles les médecines occidentales, sont marquées par un mélange de pratiques que nous pourrions qualifier de rationnelles et empiriques et de pratiques qui relèvent de l’incantation ou de la magie. Dans ces temps anciens, on est souvent et prêtre et médecin, et pour les guérisons l’on s’en remet autant à des potions, des régimes et des onguents qu’à des prières ou des sacrifices. Hippocrate (vers -450 av JC) est considéré comme le 62ème descendant d’Asclépios (Esculape pour les romains), humain auquel Chiron, le plus sage des centaures, aurait enseigné la médecine, qu’il tenait lui-même d’Apollon, dieu de la lumière mais aussi dieu guérisseur4. Hippocrate est un des premiers médecins dont on ait des traces tangibles qui a tenté d’établir des règles générales basées sur l’observation. Sa médecine implique notamment quatre éléments (chaud, froid, humide, sec) et quatre humeurs (sang, phlegme (lymphe), bile jaune et bile noire (atrabile)). Ces notions de plus de 2000 ans servent encore de référence à de nombreuses pseudo-médecines sans autre justification que la force de la tradition et de l’ancienneté. Par ailleurs, bien que le personnage ait eu de l’importance, « la médecine contemporaine assigne probablement à Hippocrate et à son œuvre une trop grande place en raison de l’absence de documents antérieurs, nous dit Sournia »5. Vers le 2ème siècle après JC., Galien introduit lui des expérimentations sur l’animal, le chien et le singe notamment, mais pas sur l’homme. Cela le conduira à des erreurs anatomiques. Galien est à l’origine de la théorie erronée de la communication entre les ventricules droit et gauche du cœur qui attendra quatorze siècles pour être critiquée et quinze siècles pour être définitivement démentie et abandonnée. Il faut en effet attendre William Harvey (1578-1657), qui démontre la circulation du sang dans l’organisme, pour que l’on comprenne correctement le rôle et le fonctionnement de pompe du cœur.

Ainsi, nos lointains ancêtres de l’antiquité, auxquels nous aimons souvent nous référer, ont fait des efforts pour rationaliser leur approche de la médecine. Malgré tout, ils y mêlaient allégrement de la religion et de la magie. Qui plus est, les limites, au moins techniques, imposées à leurs observations les ont conduit à des erreurs qui ont pu marquer durablement leurs successeurs. Si l’on n’est pas post-moderne et que l’on adhère un tant soit peu à l’idée d’une progression de la connaissance, alors il n’y a aucune raison de pratiquer la médecine comme elle l’était à ces époques anciennes.

La médecine scientifique ne commence à prendre racine qu’au XVIIIème siècle et ne s’est imposée vraiment que dans la deuxième moitié du XXème siècle. Nous pouvons donc procéder à un bond dans le temps.

D’après Othmar Keel, historien de la médecine canadien, c’est au court du siècle des Lumières que l’on est passé en Europe d’une médecine néo-hippocratique, ou d’une tradition hippocratico-galénique vieille de vingt-trois siècles, à une médecine dite anatomoclinique. Il s’agit, nous dit-il, d’une rupture épistémologique fondamentale, sinon la révolution la plus important qu’ait jamais subie la médecine6.

« A partir de 1750 et surtout dans les dernières décennies du siècle, on peut dire que la majorité de l’élite scientifique des praticiens civils et militaires exerce à partir d’un paradigme dans lequel la maladie a une localisation anatomique, où les lésions sont à mettre en relation avec les symptômes et inversement. »7

On se soucie aussi d’objectivation. Anton de Haen (1704-1776) « introduit dans la pratique clinique et dans son enseignement à Vienne, deux innovations majeures du diagnostic objectif et quantitatif : la thermométrie pour la mesure de la fièvre et le comptage des battements du pouls à l’aide de la montre. Il s’agit, par excellence, de signes objectifs, fruits de la mesure et du calcul, et donc indépendants des symptômes subjectifs, apparents ou donnés spontanément par le patient à l’œil ou au contact du médecin. Alors que le médecin ne retirait le plus jusque-là du pouls que des informations qualitatives (rapide, lent, faible, fort), il en fait ici un signe quantitatif objectif. Enfin, de Haen introduit déjà une approche statistique dans la pratique clinique et dans son enseignement. »8

C’est également du siècle des Lumières que date la première expérience médicale de l’histoire qui mit en place un groupe contrôle. Dans une étude, le groupe contrôle est absolument indispensable pour comparer l’efficacité d’une thérapeutique avec l’absence de thérapeutique (c’est-à-dire l’évolution naturelle de la maladie), l’effet placebo de toute prise en charge même inefficace et l’efficacité d’autres thérapeutiques. Les expériences personnelles et l’expérience acquise dans la pratique clinique manquent cruellement de groupe contrôle pour qu’elles soient suffisantes pour évaluer l’efficacité d’une thérapeutique.

Au XVIIIème siècle, en Angleterre, James Lind (1716-1794) mit donc en place le premier essai contrôlé (EC) de l’histoire et découvrit par ce moyen un remède au scorbut, maladie de la déficience en vitamine C qui ravageait les rangs de toutes les grandes marines occidentales depuis le XVème siècle et le début des grandes découvertes. « Douze marins malades furent divisés en six groupes de deux. On leur donna à tous le même régime de base. Un des groupes y ajouta des agrumes ; les cinq autres reçurent chacun l’un des traitements de l’époque (cidre, élixir de vitriol, vinaigre, eau de mer et un électuaire composé de substances variées). On constata que seuls les deux marins ayant consommé des agrumes avaient guéri. Six traitements différents avaient donc été comparés entre eux. L’expérience permit de traiter cette grave maladie et, par la suite, de la prévenir »9.

Au début du siècle suivant, ce sont deux essais thérapeutiques contrôlés menés en France et en Autriche qui permirent de mettre définitivement fin à la très ancienne pratique de la saignée. Pierre-Charles-Alexandre Louis (1787-1872), à Paris, et Josef Dietl (1804-1878), à Vienne, comparèrent l’état de santé de malades atteints de pneumonie traités par la saignée avec d’autres laissés sans traitement. Ils constatèrent qu’il n’y avait pas de différence quant à la mortalité10. Enfin, une démonstration irréprochable et non spéculative était apportée de l’inefficacité de la saignée.

Il faut attendre le milieu du XXème siècle pour voir apparaître le premier essai thérapeutique contrôlé, randomisé, en simple insu et multicentrique. De janvier 1947 à mars 1948, le Medical Research Council britannique pilota un essai thérapeutique comprenant une centaine de malades atteints de tuberculose répartis au hasard (randomisation) entre un groupe d’intervention (55 participants) et un groupe contrôle (52 participants) et recrutés dans sept hôpitaux différents. Le groupe d’intervention reçut de la streptomycine, un antibiotique, tandis que le groupe contrôle ne reçut aucun traitement (il n’y avait donc pas de placebo). Les malades ne savaient pas s’ils faisaient partie du groupe d’intervention ou du groupe contrôle mais les soignants ne pouvaient l’ignorer, il y avait donc simple insu, mais pas double insu. Sept pour cent des patients qui reçurent de la streptomycine moururent contre 27% des patients laissés sans traitement. L’efficacité de l’antibiotique était donc démontrée par ce premier essai contrôlé randomisé multicentrique en simple insu de l’histoire11. La répartition aléatoire (randomisation) des participants d’une étude dans chaque groupe est considérée comme indispensable aujourd’hui et permet d’éviter le biais dit de sélection, selon lequel une répartition en choisissant l’inclusion des participants dans tel ou tel groupe pourrait conduire à la constitution de groupes non comparables.

En 1950, le Medical Research Council mit en place une autre étude, le premier essai contrôlé randomisé en double aveugle contre placebo12. Il s’agissait en fait de trois essais destinés à tester l’efficacité d’un antihistaminique sur le rhume. Deux essais furent menés dans le même centre (Harvard Hospital de Salisbury) tandis que le troisième était multicentrique, impliquant plusieurs centres éloignés les uns des autres de Grande Bretagne et en Irlande du Nord. Le troisième essai comparait 579 patients du groupe d’intervention à 577 patients recevant un placebo. L’essai démontra l’inefficacité de l’antihistaminique pour soigner le rhume.

Pour Othmar Keel, « c’est la série de tous ces essais cliniques […] qui a donné aux cliniciens un gold standard (ou étalon-or) de l’expérimentation thérapeutique et de la méthode de recherche »13 : l’essai contrôlé randomisé contre placebo.

C’est sur la même période, 1950-1980, que l’épidémiologie d’observation se développa .

L’une des premières études cas-témoins fut menée par Doll et Hill. Ils comparèrent, de 1948 à 1952, 1465 malades atteints d’un cancer des bronches à des témoins ce qui leur permit d’incriminer le tabac 14.

Doll et Hill confortèrent leur hypothèse avec une des premières études de cohorte publiée en 1954, dans laquelle ils suivirent l’ensemble du corps médical anglais. Et en 1966 Hammond, aux Etats-Unis, arriva à la même conclusion par une étude de cohorte qui enrôlait un million de sujets15.

C’est collectivement et au prix d’efforts intellectuels considérables que l’humanité est parvenue à élaborer la médecine basée sur des preuves d’aujourd’hui. Or, les pseudo-médecines s’appuient souvent sur des principes épistémologiques (si l’on peut dire) qui empruntent à ceux des médecines préscientifiques, tel que l’autorité du maître, la généralisation de cas particuliers à tous, la croyance dans des énergies étranges, etc…. Il faut prendre conscience que s’en revendiquer, c’est proposer de tirer un trait sur trois siècles de progrès de la médecine et renier les apports additionnés des dizaines de grands esprits, innovants, méticuleux et rigoureux, qui ont contribué à ces avancées.

 

[1] Brissonet, J. La médecine postmoderne prend le pouvoir. Books on demand, 2013, p.105

[2] Bouvenot, G. et Vray M. Essais cliniques, théorie, pratique et critique. Paris : Lavoisier. Col. Statistique en biologie et en médecine, 2006, 462 pages.

[3] Sournia, J.-C. Histoire de la médecine (éd. 1er tirage en 1992). France: La Découverte, 1997,

[4] Sournia, Ibid., p.33-34.

[5] Sournia, Ibid., p.37.

[6] Keel, O. L’Avènement de la médecine clinique moderne en Europe, 1750-1815. Politiques, institutions et savoirs. Canada : Les presses universitaires de Montréal, Georg éditeur, 544 pages., 2001, p.15, 179 et 451

[7] Ibid. p.185

[8] Ibid. p.187

[9] Keel, O. La médecine des preuves, Une histoire de l’expérimentation thérapeutique par essais cliniques contrôlés. Canada: Les Presses de l’Université de Montréal, 2011, p.27-28

10 Ibid. p.28

11 Ibid. p.61-69

12 Ibid. p.84-85

13 Ibid. p.95

[14] Alain Jacques Valleron, Daniel Schwartz, Définition, historique et champ de l’épidémiologie humaine, dans L’épidémiologie humaine, conditions de son développement en France et rôle des mathématiques, sous la direction de Alain Jacques Valleron, imprimé en France : EDP sciences, 2006, p.7

[15] Ibid., p.7-8

Les rumeurs et fausses croyances ont la faveur d’internet

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Internet est aujourd’hui notre principal moyen d’accéder à l’information. Or, si c’est un medium porteur de libération certains auteurs ont très tôt pointé également les risques nouveaux qu’il a créés. Avec claire voyance, puisqu’il l’écrivait en 1998, Eric Sutter a parlé d’un risque d’infopollution1. Il craignait la surabondance d’information, la désinformation ou la médiocrité des textes accessibles, la prolifération d’informations indésirables et l’abus de publicité. De fait ses craintes étaient fondées. Aujourd’hui, les conditions générales d’accès et de diffusion de l’information sur internet favorisent les fausses croyances et les croyances anxiogènes. C’est ce que montre le sociologue Gérald Bronner dans son livre La démocratie des crédules2.

Les « croyants », en l’espèce les pseudo-nutritionnistes et ceux qui leurs sont acquis, sont souvent les plus motivés pour investir du temps et de l’énergie dans la diffusion de leur message. L’espace dérégulé que constitue internet, leur permet d’échapper au contrôle des gatekeepers qu’étaient autrefois les journalistes. Mediactivistes, comme évoqué plus haut, certains peuvent créer ou corriger des articles de Wikipedia, publier des articles sur leur blog ou des vidéos sur Youtube, réunir et animer une communauté d’internautes. Ils parviennent ainsi à rendre visible leurs thèses sur un grand nombre de pages web bien référencées dans les moteurs de recherche. D’autres « croyants », suiveurs, partagent ces contenus sur les réseaux sociaux ou vont être actifs dans les espaces de commentaires des sites, blogs et réseaux sociaux. Ils constituent des trolls gênants pour ceux qui produisent des informations en contradiction avec leur croyance.

C’est ainsi que les « croyants », au bénéfice de leur motivation à « évangéliser » les autres, inondent le marché de l’offre cognitive et qu’un déséquilibre est créé dans l’offre d’information, en faveur des croyances et au dépend des connaissances scientifiques établies. Bronner a fait l’expérience au sujet de la dangerosité de l’aspartame. Parmi les 30 premiers sites internet que Google propose sur le sujet 70% sont favorables à la croyance « l’aspartame est dangereux », en contradiction avec les conclusions des organismes d’expertise scientifiques de l’EFSA et de l’Anses. Ceux-ci fixent une dose journalière autorisée de 40mg/jour qui est en fait tout à fait impossible à atteindre dans la pratique.

Classement des 30 premiers sites référencés par Google pour la recherche neutre « aspartame », selon leur position sur la dangerosité de cet additif, d’après Gérald Bronner :

L’aspartame est cancérigène L’aspartame n’est pas cancérigène Neutre Non pertinent
Aspartame 14 (70% des résultats) 6 (30% des résultats) 3 7

Des chercheurs américains se sont aussi penchés sur le phénomène des anti fluorisations de l’eau. Les anti fluorisations nient la véracité du consensus scientifique selon lequel la fluorisation de l’eau du robinet est une pratique sans danger et efficace pour assurer la salubrité de l’eau tout en luttant contre la carie dentaire. Or, ces chercheurs ont trouvé que les sites internet anti-fluorisation étaient 5 à 60 fois plus fréquentés (en pages vues) que les deux principaux sites internet de santé pro-fluorisation réunis. Sur Facebook 100% des groupes et pages concernant le fluor ou la fluorisation de l’eau étaient « anti ». Et sur twitter, 70% des tweets étaient « anti » contre 30% « pro » 3.

Au sujet de l’aspartame et de la fuloridation de l’eau, la situation s’approche donc de l’oligopole cognitif, selon le modèle proposé par Bronner dans L’empire des croyances4. C’est-à-dire que, sur une question donnée, un message (ou produit cognitif selon l’expression de Bronner) est largement plus diffusé que les autres et domine le marché de l’offre cognitive (à au moins 70% dans les exemples ci-dessus). Or, d’une part, chacun de nous ne peut se faire une idée sur une question donnée qu’à partir de l’information qui lui est accessible. Et, d’autre part, plus une idée est largement partagée et acceptée par l’opinion publique moins il est « coûteux » d’y adhérer, nous dit Bronner. De sorte que, lorsqu’une idée est très majoritairement représentée dans l’offre globale d’information elle risque d’être préférentiellement adoptée par tous, indépendamment de sa véracité.

Donc, les internautes, même d’un avis neutre au départ, qui cherchent à s’informer sur des sujets liés à la nutrition ou à la santé se retrouvent exposés à une forte majorité de contenus militants en contradiction avec les conclusions de l’expertise scientifique en la matière. Pire, on a vu que les journalistes santé composaient en grande partie leurs sujets à partir de recherches sur internet, sans compétence particulière qui leur permette de distinguer clairement le vrai du faux. Ainsi, internet est un chemin emprunté par les fausses croyances pour remonter jusqu’aux media plus classiques.

Enfin, on l’a vu, dans les espaces de commentaires, des militants « suiveurs » peuvent soutenir les pseudo-nutritionnistes ou critiquer leurs contradicteurs ou les campagnes de santé publique. Or, une équipe de chercheurs américains a montré, dans une étude parue dans Journal of Advertising5, que les commentaires laissés sous des articles relayant les messages de santé publique en modifiaient l’impact. La perception et les intentions comportementales des internautes étaient influencées par les commentaires. Un commentaire négatif laissé sous une campagne de santé publique, a fortiori plusieurs commentaires, peut donc réduire son efficacité. Heureusement, la même étude tempère la portée des commentaires dans deux cas. Si l’émetteur du message de santé publique est bien connu par l’internaute ou que, au contraire, la compétence de l’émetteur du commentaire négatif n’est pas reconnue, l’impact du commentaire négatif est diminué.

Concernant les internautes non plus neutres mais plutôt favorables aux fausses croyances, l’effet pervers du déséquilibre dans l’offre d’information, en faveur de la pseudo-nutrition et au détriment de la nutrition, n’est pas seul à jouer. A lui s’ajoute et se combine un « réflexe mental », ou heuristique, communément partagé par tout être humain qui tend à renforcer constamment le croyant dans sa croyance. Il s’agit du biais de confirmation, selon lequel « notre pente naturelle est plutôt de chercher des confirmations que des infirmations de croyances » auxquelles nous adhérons déjà6. Or, sur internet, « la pluralité des propositions […] permet d’éviter à moindre frais l’inconfort mental que constituent souvent les produits de la connaissance »7. Donc, si les internautes sans a priori tendent à adopter les croyances parce qu’elles occupent une place démesurée sur internet, les internautes déjà favorables aux croyances voient eux leurs chances de les réviser d’autant plus diminuées que le biais de confirmation les pousse à rechercher toujours plus d’informations qui les renforcent dans leur croyance.

1 Sutter, E. Pour une écologie de l’information. Documentaliste – Sciences de l’information, 35(2), 1998.

2 Bronner, G. La démocratie des crédules. France: Presses Universitaires de France, 2013,

3 Mertz, A., & Allukian Jr., M. Community Water Fluoridation on the internet and social media. Journal of the Massachusetts Dental Society, 63(2), 2014, pp. 32-36.

4 Bronner, G. L’empire des croyances. France: Presses Universitaires de France, 2003,

5 Kareklas, J., Muehling, D., & T.J., W. Reexamining health messages in the digital age: a fresh look at source credibility effects. Journal of Advertising, 44(2), 2015, pp. 88-104.

6 Bronner, op. cit. p17

7 Bronner, op. cit., p.16